Interview de DSK sur TF1 : le verbatim

Publié le par SD32

DSK 18 septembre 20100:30 Claire Chazal :Notre invité Dominique Strauss Kahn, bonsoir Dominique Strauss Kahn !
00:31 Dominique Strauss-Kahn: bonsoir !
 
00:32 Ce sont ce soir vos premières déclarations après l’affaire du Sofitel de Manhattan. Il y a quatre mois, vous étiez arrêté à New York après la plainte pour agression sexuelle déposée par Nafissatou Diallo. Finalement les poursuites pénales ont été abandonnées, ce qui vous a permis de rentrer en France. Il subsiste une procédure civile aux États-Unis, mais aussi une plainte déposée en France par Tristane Banon, on va y revenir au cours de cet entretien. Vous n’avez pas donné votre version des faits alors qu’on a écouté la plaignante, Nafissatou Diallo, ses avocats, les vôtres. Pouvez-vous dire ce soir ce qu’il s’est passé dans la suite 2806 le samedi 14 mai.

01:10 Beaucoup de gens se sont exprimés sur cette affaire. Sauf moi. Parce que j’avais dit que je voulais parler d’abord devant les français. J’ai toujours clamé mon innocence. Et je suis content ce soir, alors que les charges qui étaient énoncées contre moi sont tombées, de pouvoir m’exprimer. Alors, qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Ce qui s’est passé ne comprend ni violence, ni contrainte, ni agression. Ni aucun acte délictueux, c’est le procureur qui le dit, ce n’est pas moi.
Ce qui s’est passé, c’est une relation, non seulement inappropriée mais plus que ça. Une faute.
Une faute vis-à-vis de ma femme, mes enfants, mes amis. Mais aussi une faute vis-à-vis des Français, qui avaient placés en moi leur espérance de changement.
Et de ce point de vue là, il faut bien le dire, j’ai loupé mon rendez-vous avec les Français.
 
02:20 Vous dites “pas de violence”. Le procureur parle de rapport précipité. Est-ce qu’il faut entendre par là un rapport tarifé ?

02:28 Non, ce n’était pas un rapport tarifé. Est-ce que c’était une faiblesse. Je crois que c’est plus grave qu’une faiblesse…, je crois que c’est une faute morale dont je ne suis pas fier. Et je la regrette infiniment. Je l’ai regrettée tous ces jours. Au long de ces quatre mois. Et je crois que je n’ai pas fini de la regretter.
 
02:47 Alors le rapport médical a dit qu’il y avait tout de même des traces de violence en tout cas c’est sur la foi des déclarations de Nafissatou Diallo.

02:53 Il faut lire ce que dit le rapport du procureur (il le prend à la main et le brandit, une première fois). Et il faut le lire attentivement. (il repose le rapport). Le rapport du procureur ne m’accuse en rien en matière de traces de blessures. Ce tabloïd qu’est devenu l’Express, avec beaucoup d’acharnement, a voulu présenter comme un rapport médical ce qui n’était qu’une fiche d’entrée à l’hôpital de Nafissatou Diallo. Et ce qu’elle avait elle-même déclaré. Mais dans le rapport du procureur (il le reprend une deuxième fois) le rapport officiel, il n’y avait ni blessure, ni griffure, il n’y avait aucune trace de violence, ni sur elle, ni sur moi.

20:12:29 Et comment expliquez vous, s’il n’y a pas eu de violence, qu’elle ait porté plainte, au fond, que les choses aient dérapées ainsi.

03:53 Ça c’est une question à laquelle il faut répondre. Et c’est plus à elle d’y répondre. Certains ont évoqué plusieurs hypothèses, des hypothèses financières par exemple, je ne veux pas pour ma part me prononcer trop là-dessus mais on y reviendra peut être tout à l’heure.

04:07 Et certains ont dit que vous aviez voulu quitter peut être très rapidement, voire précipitamment de l'hôtel

04:09 On a dit beaucoup de choses fausses là-dessus. On a dit que j’avais voulu fuir. Alors qu’il est très facile de vérifier. Il aurait été facile de vérifier immédiatement, que mon billet pour l’Europe avait été pris depuis des jours. Et que donc l’horaire n’avait en rien changé. On a dit que je voulais fuir alors que j’allais simplement déjeuner avec ma fille.
04:39 On a dit que j’avais quitté précipitamment l’hôtel, comme vous venez de le rappeler. Alors que les caméras mêmes de l’hôtel, montrent que ce n’est absolument pas le cas. Mais voyez-vous, ce à quoi il faut se référer c’est le rapport du procureur. Ce procureur (le doigt droit pointé vers le haut) qui m’a accusé qui m’a fait passer les menottes sur les seules déclarations qu’il avait reçues.

04:56 On a écrit qu’il y avait des traces matérielles d’agression ? vous le rappeliez ! (reprenant le rapport) Le rapport du procureur dit qu’il n’y en a aucune.
05:05 Et ce rapport du procureur, ce procureur qui abandonne les poursuites pénales à votre encontre il ne s’agit pas, en tout cas “pour nous, Français” de non-lieu est-ce que vous estimez qu’il vous blanchit.

05:09 Le rapport du procureur dit quoi ? Ce procureur qui a enquêté avec des moyens considérables. Ce ne sont pas ses avocats qui disent ça, ce n’est pas moi. Il dit “Nafissatou Diallo a menti sur tout. Pas seulement sur son passé. Ça, ça n’a pas beaucoup d’importance. Elle a menti sur les faits. Il dit, ce rapport, c’est écrit dedans, “Elle a présenté tellement de versions différentes… de ce qui s’est passé… que je ne peux plus en croire un mot”. Il dit “dans pratiquement chaque entretien qu’on a eu avec elle, elle nous a menti”.Et à l’audience, de la cour, celle qui a finalement renoncé aux charges, il dit “c’était surréaliste”, surréaliste, c’est son mot. “C’était surréaliste de voir comment à un entretien elle niait nous avoir dit ce qu’elle nous avait dit à l’entretien précédent”. Donc toute cette histoire qu’elle a raconté est un mensonge.
06:14 Alors j’en reviens à votre question. Les charges ont été abandonnées, qu’est-ce que ça veut dire. Est-ce que ça veut dire qu’on ne sait pas si celui qui était accusé est coupable ou ou innocent, mais qu’on peut rien prouver ?

06:28 Claire Chazal : J’imagine qu’elles ont été abandonnées parce qu’il y a un doute !

06:29 Dominique Strauss Kahn : Non ! Elles ont été abandonnées parce qu’il n’y avait pas lieu de poursuivre. Et vous évoquiez le “non lieu” à la française, c’est exactement la même chose. Il n’y a pas lieu de poursuivre, pourquoi ? parce que toutes les accusations sont tombées. Parce qu’il ne reste plus d’accusation. S’il était resté la moindre accusation qui tienne, alors il y aurait eu un procès. Il n’y a pas eu de procès parce qu’il n’y avait plus aucune accusation qui tienne et que le procureur, c’est son rôle a dit “puisqu’il n’y a plus aucune accusation qui tienne, ni preuve matérielle, ni déclaration crédible alors, on ne peut que renoncer !”

07:04 Mais Dominique Strauss Kahn il y a maintenant une procédure civile. Est-ce qu’elle va se dérouler maintenant est-ce que vous souhaitez, ou est-ce que vos avocats souhaitent négocier avec la plaignante ?

07:10 C’est un peu curieux pour nous français quand toutes les charges ont disparues au pénal on puisse néanmoins mener une procédure au civil. Mais c’est le cas aux États-Unis.
Au demeurant, l’existence de cette procédure au civil montre bien les motivations financières qui sont derrière tout ça et que j’évoquais tout à l’heure en réponse à votre interrogation “qu’est-ce qui a bien pu se passer ?”.
07:34 Ce n’est d’ailleurs pas le seul moment que ces motivations financières apparaissent. Peut-être vous rappelez-vous l’épisode qu’il y a eu de la phrase qui avait été prononcée entre Nafissatou Diallo et son ami en prison dans l’Arizona où elle disait “je sais, cet homme a de l’argent, je sais ce que je fais !” .
Kenneth Thompson, l’avocat de la plaignante a prétendu que la traduction ~ parce que ça avait été dit en Fulani (ndlr en version guinéenne du dialecte des peuls) ~ “la traduction était mauvaise !”. Alors le procureur il le dit ici (rebrandissant le rapport du procureur à la main droite) a fait venir un deuxième traducteur. Et le deuxième traducteur a confirmé ce que disait le précédent. Que c’était bien une affaire d’argent.
08:09 La procédure civile va se dérouler, je n’ai pas l’intention de négocier, elle prendra le temps qu’il faudra.

08:16 Vous parliez Dominique Strauss Kahn des images violentes qu’on a perçues nous, évidemment, Français des menottes, la prison. Est-ce que vous estimez que la justice américaine a été particulièrement violente à votre égard.

08:24 (temps de silence, regard vers le bas). Comment vous dire ? J’ai eu peur. (silence). J’ai eu très peur. Quand vous êtes pris dans cette sorte de… (fermant le poing) les mâchoires de cette machine, vous avez l’impression qu’elle peut vous broyer (reposant la main sur la table). J’ai eu le sentiment (silence)… j’étais piétiné. Humilié. Avant même de pouvoir dire un mot. Et dans cette affaire, j’ai vécu des choses violentes, oui. Des attaques terribles. Et j’ai beaucoup perdu, même si d’autres, dans d’autres circonstances ont pu parfois perdre plus que moi.

09:09 Et vous pensez qu’il y a eu, pour cela, des interventions extérieures, des pressions, des actions, est-ce que vous avez pensé à un piège, ou à un complot ?

09:14 Un piège, c’est possible… un complot, nous verrons ! Mais, voyez-vous, il y a des zones d’ombres, il y a des zones d’ombre, je vous donne un exemple de zone d’ombre. À la page 12 de ce rapport (le reprenant une nouvelle fois), le procureur dit, que des informations ont été données à Kenneth Thompson, l’avocat de Nafissatou Diallo, sur les circulations dans l’hôtel, et il dit, “c’est pas nous, nous procureurs qui l’avons donné”…

09:48 Ça veut dire que vous pensez qu’il y a eu des complicités, notamment au Sofitel.

09:50 Quelqu’un a bien du la donner, parce que moi je les avais demandées ces informations, et elles m’ont été refusées. Et donc, je voudrais bien savoir pourquoi on a choisi d’aider celle qui m’accusait, et pas de collaborer avec moi.

10:03 Et ce soir, pour le moment vous n’accusez pas ?

10:04 Nous verrons.

10:06 Le rôle de votre femme, Anne Sinclair, a été déterminant. Est-ce que sans son soutien à la fois personnel, moral, évidemment, et financier tout ça se serait passé de la même façon ?

10:15 (Levant les mains de la table puis le reposant à plat). C’est une femme exceptionnelle. J’aurais pas résisté. Je n’aurais pas résisté à tout cela, sans elle… J’ai eu une chance folle de l’avoir… à mes côtés. (Silence, mâchoire serrée, menton contrit, yeux baissés, lèvres pincées, voix errailée). Je lui ai fait du mal. Je le sais. (redressant la tête, regard embué). Je m’en veux. (geste de recul), mais vous savez ? Elle n’aurait pas été comme cela à mes côtés. (Silence) elle ne m’aurait pas soutenu de cette façon là, si dès la première seconde, elle n’avait pas su que j’étais innocent.

10:50 Est-ce que vous avez pu comprendre que les moyens employés, ou en tout cas utilisés à ce moment là, à la fois pour votre défense et aussi les cautions versées, tout cet argent versé, est-ce que vous avez pu comprendre que ça ait choqué (opinant du regard et du chef) l’opinion pensant qu’il y avait une justice à deux vitesses.

11:08 Mais bien sûr, le rôle de l’argent pour nous français, le rôle de l’argent dans la justice américaine est très choquant. Et face aux difficultés quotidiennes de la vie des français les sommes en question ont choqué, c’est sûr. (silence). Qu’est-ce qu’il fallait faire ? Quand vous avez quelques heures, pour vous loger ou bien vous retournez à Rykers Island. Vous n’hésitez pas. Si vous avez la chance de pouvoir ne pas hésiter.
11:36 Je vais vous raconter ce qui s’est passé. Lorsque, après le 1er juillet, on a levé les premières sanctions, on a laissé aller habiter quelque part sans contrainte et plus tôt que ça, dès la sortie de Rykers Island lorsqu’il a fallu choisir un logement. Anne avait loué un deux pièces. On a pas pu y rester. Trois cent journalistes dans la rue, les locataires ont fait une pétition pour nous sortir. On peut les comprendre. On a trouvé un studio d’une vingtaine de mètres carrés temporaire, pour six jours, on y est resté trois jours. Les 400 journalistes cette fois-ci qui augmentaient, qui étaient en bas rendaient la vie à l’immeuble impossible.
12:14 Il fallait en sortir. Et il ne restait plus de temps, il fallait trancher. Il fallait trouver quelque chose sinon je retournais… (silence, l’index droit levé vers le ciel)… là bas. Alors, il fallait une maison. Parce que dans un immeuble, les locataires nous auraient jamais acceptés à cause des troubles créés par la presse.

12:29 Et vous avez trouvé cette maison ?

12:31 Alors, il y avait pas beaucoup de maisons possibles, il fallait une maison qui satisfasse les conditions de sécurité, imposées, par le juge et réalisées par une société privée. Alors on a trouvé cette maison, je l’ai pas aimée cette maison (outragé), elle a coûté cher. Mais c’était ça ou bien retourner à Rykers Island.

12:45 Alors Dominique Strauss Kahn vous êtes à Paris aujourd’hui, il y a une plainte pour viol aussi qui est déposée contre vous en France par Tristane Banon, vous avez été entendu à votre demande par la police en début de semaine. Quel est votre version des faits, et comment cette affaire va se dérouler selon vous ?

12:58 Écoutez, j’ai été entendu comme témoin, j’y ai dit la vérité, que dans cette rencontre il n’y avait eu aucun acte d’agression, aucune violence, je n’en dirais pas plus. Je l’avais déjà dit, je dit exactement la même chose. La version qui a été présentée, est une version imaginaire, c’est une version calomnieuse, et d’ailleurs j’ai déposé une plainte, pour dénonciation calomnieuse. Mais c’est une affaire en cours, donc je ne la commenterais pas plus.

13:32 Est-ce que vous redoutez aujourd’hui que d’autres affaires similaires ne sortent ?

13:36 Non. Mais, si vous appelez d’autres affaires similaires d’autres affaires toutes aussi inventées, construites de toutes pièces, on ne peut jamais savoir.

13:45 Alors Dominique Strauss Kahn vous êtes allé après au FMI, vous avez voulu rencontrer le personnel, d’une certaine façon présenter des excuses. Au fond, est-ce que la question qui se pose, n’est pas celle du décalage, entre certains aspects de sa vie privée, certains comportements privés, et les responsabilités énormes à la fois politiques, professionnelles, sociales, que vous exerciez. Est-ce qu’il ne faut pas se poser la question des responsabilités, quand on brigue la magistrature suprême ou quand on exerce des responsabilités majeures.

14:17 Oui, vous avez raison, c’est pour ça que je disais tout à l’heure, ce n’est pas (silence, contrition) juste une faiblesse. C’est une faute morale. Une faute morale dont ne peut pas être fier.
13:36 Mais la question que vous posez va plus loin. La question que j’ai vu poser mille fois dans la presse. Mes relations avec les femmes. Et il faut aborder les choses franchement.

14:45 Vous savez le choc à la fois les femmes…

14:46 Je comprends (fermant les yeux)

14:46 … les féministes…

14:47 Je comprends que vous abordiez ce point. J’ai lu, j’ai entendu, j’ai vu ce qui avait été dit. Au portrait qui avait été fait de moi. En sus de dizaines de mensonges et je mesure bien l’impression que ça a donné. Ce portrait (mine dégouttée), moi je ne l’aime pas, je le récuse. Même si j’y ai ma part de responsabilité.
15:11 Ce qui m’a blessé le plus, c’est le point que vous évoquez. C’est que (visage contri et triste), toute ma vie était présentée comme si, parce que j’ai eu du pouvoir et c’est vrai que j’ai eu du pouvoir, j’ai exercé des fonctions d’autorité, mes relations avec les autres, hommes ou femmes, devaient toujours passer par cette relation de pouvoir. C’est tout le contraire de moi. Jamais, jamais, une relation avec quelqu’un n’a voulu se traduire, ou j’ai essayé de la traduire, de l’entraîner, de la mettre sur le terrain d’un rapport de pouvoir. C’est tout le contraire, j’ai du respect pour les femmes, je comprend leurs réactions vous me demandiez si je comprenais leur réaction, bien sûr.

15:48 Les réactions notamment violentes, même chez… dans votre… chez vos amis, Martine Aubry, Michel Rocard…

15:53 Je comprends ces réactions. Je comprends que cela ait choqué. Je l’ai payé lourdement. Je le paye toujours. J’ai beaucoup perdu dans cette histoire.

16:07 Et vous n’avez jamais cherché à changer, assez conscient de ça…

16:10 Vous savez, depuis quatre mois, j’ai vu la douleur, que j’ai créée autour de moi. Et j’ai réfléchi. (silence). J’ai beaucoup réfléchi (long silence). Et cette légèreté, je l’ai perdue. Pour toujours.

16:38 Vous saviez Dominique Strauss Kahn que vous étiez très observé, vous étiez en campagne, vous étiez sur cette trajectoire énorme, importante, est-ce qu’au fond et on l’a dit certain, vous n’avez pas fait un acte manqué, ces dérapages, qui tout d’un coup, font s’écrouler, une carrière, font basculer la vie d’un homme

16:57 Non, je ne crois pas à cela, je ne crois pas à cette thèse psychologisante. (l’air amusé).

17:05 Alors je reviens à cette carrière politique qui a été brutalement interrompue, est-ce que vous pouvez confirmer que vous, vouliez être candidat à la présidentielle, et que vous y avez renoncé.

17:13 Oui. (avec étrangement le même air et le même ton que François Mitterrand annonçant sa candidature en février 88). Je voulais être candidat. Je pensais que ma position au FMI me donnait un regard aigu sur la vérité de la situation française, sur ses difficultés, et aussi ses atouts dans la mondialisation, et que je pouvais être utile, apporter des réponses. Alors, tout ça est derrière moi, je ne suis évidemment pas candidat, même si je continue de penser, que la victoire de la gauche est nécessaire dans notre pays.

17:45 Ça veut dire que vous allez vous impliquer dans la campagne, d’une façon ou d’une autre ? pour les primaires, et ensuite auprès du candidat, ou de la candidate socialiste ?

17:51 Écoutez, je dis que je souhaite la victoire de la gauche, donc je souhaite le succès des primaires, dont d’ailleurs il me semble depuis le débat de l’autre soir, que c’est plutôt bien parti. Mais je ne crois pas que ce soit mon rôle de m’immiscer dans la primaire.

18:04 C’est à dire que vous ne vous ne soutiendrez pas, Martine Aubry par exemple, puisqu’il semble que vous ayez passé un pacte avec elle ?

18:10 Nous avons en effet un pacte, Martine Aubry est une amie. Pendant toute cette période elle a très présente. Et j’ai été sensible à cette présence. Mais je ne veux pas m’immiscer dans la primaire.

18:24 C’est à dire que vous ne prendrez pas position ? jusqu’à la fin ?

18:30 (Soulève les mains et relève la tête pour signifier, j’ai déjà répondu.)

18:31 Vous avez été directeur du Fond monétaire international, votre voix a toujours beaucoup compté sur les questions économiques et financières, aujourd’hui nous sommes en pleine crise est-ce que selon vous l’euro est en difficulté ?

18:41 Non, je ne crois pas que l’Euro est en difficulté, mais je crois que la situation est très sérieuse. Avec le défi écologique, le défi que nous rencontrons-là dans cette crise, est sans doute celui qui est le plus sérieux pour les générations qui sont présentes, les plus jeunes, les plus vieilles, celles du milieu et si nous ne réagissons pas vite, dans vingt-cinq ans, l’Europe sera une terre de désolation, avec des hauts taux de chômage, des systèmes de protection sociale à la dérive. Et donc il faut réagir maintenant. Et pour ça, il faut bien comprendre, ce qui s’est passé.
19:17 Qu’est-ce qui s’est passé ? La crise de 2008, qui est partie d’une sorte d’étincelle, vous vous souvenez, dans les subprimes, mais qui finalement était périphérique. La crise profonde de 2008, a montré que des économies qu’on croyaient dominantes, les États-Unis, le Japon, mais aussi l’Europe, n’étaient plus aussi dominantes que ça. Qu’elles étaient gangrénées, par la dette. Qu’elles étaient déstabilisées par un système financier tout à fait hors de contrôle, qu’elles n’avaient plus le monopole de la technologie, et j’ajouterais qu’elles avaient des démocraties vieillissantes.

19:49 Et est-ce qu’on peut remédier à tout ça aujourd’hui ?
19:50 Oui…

19:51 Est-ce que par exemple, le plan pour la Grèce vous paraît suffisant ?

19:55 Non. On peut y remédier. Mais puisque vous me parlez de la dette de Grèce, c’est le sujet que je vois tous les jours dans les journaux, aujourd’hui à la télévision. Et on voit bien qu’elle est massive. Et il faut la réduite à tout prix. À tout prix, sauf, au prix de la stagnation, voire de la récession. Alors, le chemin de crête est difficile.Comment réduire la dette et ne pas entraîner les économies dans la stagnation. Et ce chemin de crête, les européens ont du mal à le suivre. Ils ont du mal à le suivre, pourquoi ? parce qu’ils ne veulent pas prendre la mesure de l’ampleur du problème. (nidlr : en même temps, c’est habituel pour la Grèce, alors que le régime crétois, les européens ne sont pas encore habitués).

20:33 Il faudrait par exemple rayer la dette de la Grèce, purement et simplement ?

20:35 C’est un peu l’idée. La Grèce s’est appauvrie, dans cette histoire. Elle a perdu de la richesse. Pas seulement la Grèce, se serait vrai pour d’autres pays européens, aussi, mais prenons l’exemple de la Grèce. Je ne veux pas focaliser dessus mais c’est un bon exemple, ça été le premier. Elle s’est appauvrie. On peut dire, les Grecs paieront tout seuls. Mais ils peuvent pas. Ou on peut dire, parce que nous sommes dans une Union, que nous allons partager cela. Et il faut le faire ! C’est la convergence budgétaire. Comme on a eu de la convergence monétaire, au moment de l’Euro. Le problème c’est que pour ça, il faut accepter de reconnaître qu’il faut “prendre sa perte”. Il y a une perte, il faut la prendre.

21:07 Est-ce que les banques françaises par exemple, peuvent le supporter, est-ce que vous diriez comme Christine Lagarde, qu’elles sont fragiles et qu’il faut qu’elles soient recapitalisées ?

21:14 Pour prendre la perte, tout le monde doit la prendre. Les États, vous avez raison, et les banques. Mais pour ça, il faut être capable de dire que l’on va reconnaître l’ampleur du sujet, plutôt que d’essayer de le pousser. Les gouvernements, ne le résolvent pas, ils poussent le problème devant eux. La boule de neige grossit, et rend la difficulté de plus en plus grande, et la croissance est de moins en moins là.

21:33 Nicolas Sarkozy n’est pas à la hauteur selon vous prendre la mesure du problème et le résoudre ?

21:38 (amusé, remuant la tête de gauche à droite). Claire Chazal, le piège est un peu évident. Je crois que les dirigeants européens, ont besoin, ils ont des élections tous, ça les gène, peut être. Mais la réalité aujourd’hui est d’une autre ampleur. Et il faut prendre la mesure de cette ampleur et couper les pertes maintenant, pour pouvoir repartir de l’avant parce que bien sûr on peut repartir de l’avant. À condition qu’on ne prenne pas des décisions tardives, et qu’on les mette en œuvre de façon aussi lentes. Rappelez-vous, le 21 juillet, grand sommet. Décision. Pas si mal. On est deux mois après, et toujours pas à l’œuvre. Le temps de l’économie est plus rapide, que ce temps de la politique. Et donc, une action politique est nécessaire, elle est possible, mais il faut accepter de prendre des pertes, quand la Grèce n’a pas fait ce qu’il fallait, les Européens n’ont pas suffisamment surveillé, les gouvernements Européens n’ont pas été assez vite pour s’en occuper.
22:30 Le problème des gouvernements européens, c’est qu’ils font, soit trop peu, soit trop tard, soit souvent trop peu et trop tard.

22:37 Alors avant de conclure Dominique Strauss Kahn, revenons peut-être à vous même, comment imaginez-vous maintenant votre avenir ? vous avez renoncé, vous nous le dite ce soir, à toute candidature. Est-ce que vous avez renoncé à toute carrière politique ?

22:50 Ces problèmes m’intéressent, on a parlé de la dette. Le système financier qu’il faut réguler, et qui ne se régulera pas tout seul, qui est devenu fou. Les problèmes de technologies, et les alliances avec les nouveaux pays émergents, qu’il faut mettre en place. L’Europe a un rôle à jouer là dedans, à condition qu’elle le veuille. Nous ne sommes pas perdus, loin de là, à condition qu’on soit capable de s’insérer dans le nouveau monde. Dans un monde où on est plus les maîtres tout seuls de la technologie, les vieux pays, où les autres ont cette technologie, en plus eux, ils n’ont pas de dette, ils n’ont pas de problème démographique, ils ont pas trop de problème de système financier, et donc, il faut s’allier avec eux, c’est à ça que je veux travailler. Et aussi aux problèmes de démographie, parce que nous vieillissons, et ça pose le problème inévitable de l’immigration, qu’il faut pas esquiver. On va pas en parler ce soir. Ça veut dire qu’il faut une immigration organisée et accueillante, sinon, nos pays deviendrons trop vieux. Donc tous ces sujets sont des sujets qui me passionnent…

23:41 Donc vous exercerez dans le privé ?

23:42 Je vous l’ai dit, je ne suis candidat à rien. Et dans ces conditions, je vais d’abord me reposer. Je vais retrouver les miens. Je vais prendre le temps de réfléchir. Mais, toute ma vie, a été consacrée à essayer d’être utile au bien public. Et, on verra !

 

Propos retranscrits par Vianney CIER, avec son aimable autorisation

Publié dans Politique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article