Jean-Marie Le Guen : "La gauche était-elle prête pour gouverner ?"

Publié le par SD32

4578674.jpgPour le député PS de Paris, ce qui a permis à la gauche de gagner le 6 mai ne suffit pas forcément pour gouverner. Il lui manque une boussole idéologique. Interview sur Le Nouvel Observateur.


"Le changement, c'est maintenant", disait François Hollande durant sa campagne. Comment expliquez-vous que la compréhension de ce changement soit aujourd'hui aussi faible ?

 

- Jamais un gouvernement de gauche n'a été confronté à une crise économique et sociale d'une telle gravité. La société française, sous tension, s'est installée dans la défiance. Pour le changement, il faut du temps et de la cohérence alors que la politique a basculé dans le court terme et l'émotion. Alors, certes, il a pu y avoir, ici ou là, des erreurs ou des insuffisances mais il faut surtout interroger les conditions de notre victoire. Ce qui nous a permis de gagner ne suffit pas forcément pour gouverner. Bref, étions-nous vraiment prêts ?

Le 6 mai a été une victoire purement tactique ?

- L'antisarkozysme a envahi la campagne présidentielle et l'émotion liée à ce rejet a fini par empêcher le travail d'analyse et de pédagogie. Nous avons privilégié une logique de rassemblement et de synthèse qui était nécessaire mais pas suffisante.

La faute à Hollande ?

- Si faute il y a, elle est collective et, d'ailleurs, bien antérieure à la campagne. Notre candidat, à travers ses 60 propositions, a privilégié une logique de programme plutôt que de projet. Dans son discours fondateur du Bourget, le substrat idéologique principal était un retour aux fondamentaux de la pensée républicaine : égalité, laïcité, patriotisme.

Vous le regrettez ?

- Bien sûr que non ! Ce sont nos vraies racines. Cette réhabilitation de la pensée républicaine par Hollande était d'autant plus fondée qu'elle avait été précédée par une réflexion menée par des hommes comme Valls, Peillon ou Montebourg. Elle a permis à notre candidat de liquider en douce la vulgate postmarxiste qui irriguait encore les textes du PS et qui faisait de l'antilibéralisme l'alpha et l'oméga de la pensée, à gauche. Mais en même temps ce républicanisme à la française, élaboré au XIXe siècle ne permet pas de régler toutes les questions qui se posent aujourd'hui. Le communisme a été un échec dramatique que seul Mélenchon ne veut pas admettre et nous mesurons tous les limites du projet social-démocrate. Dans le grand livre de la gauche, l'avenir reste à écrire...

D'où les difficultés du gouvernement ?

- On ne mobilisera pas les Français dans la crise sur un simple agenda, aussi nécessaire soit-il. Il faut aussi leur proposer une perspective idéologique. Si le mot gêne certains, appelons ça un cadre de pensée qui donne un sens à l'action. La perspective républicaine est efficiente pour ce qui relève du régalien. Elle est un peu courte dès lors que l'on veut aborder la question sociale, l'usure de notre mode de développement ou les problématiques culturelles. Elle ne permet guère de traiter un défi tel que celui de la montée de l'individualisme démocratique.

C'est un travail qui peut être mené au cœur de l'action ?

- Ce n'est pas simple mais c'est indispensable. On aurait pu imaginer que ce soit l'objet du prochain congrès du PS. Je pense, par exemple, que nous gagnerions beaucoup à reprendre aujourd'hui les thèses du socialisme de la production et de l'égalité réelle qui constituaient la colonne vertébrale du courant réformiste.

Ceux qui gouvernent ne sont pas concernés par le travail idéologique que vous évoquez ?

- Certains, en tout cas, en ressentent la nécessité. Ainsi Christiane Taubira convoque les sciences sociales pour régler concrètement la question de la récidive, plutôt que de se contenter d'écouter les sondeurs. Les commissions qui fleurissent depuis quelques semaines ne doivent pas être interprétées comme des échappatoires. Elles disent une méthode pour le changement et lui donnent un sens concret. En tout cas, on est en droit de l'espérer.

Vous en doutez ?

- La gravité du moment exclut de jouer la mouche du coche. Pour convaincre et mobiliser, il faut plutôt approfondir notre réflexion. Quel avenir pour notre protection sociale dans une société vieillissante ? La simple maîtrise des comptes ne constitue pas une réponse suffisante. Quelle organisation territoriale dans un Etat moderne ? Le jeu de Meccano dont raffolent les élus est, à mes yeux, un exercice un peu court. Quelle maîtrise de l'innovation technologique dans une société consumériste ? La recherche d'un point d'équilibre entre les intérêts des artistes et ceux des internautes n'est pas, en soi, une perspective innovante. Sur ces sujets, comme sur tant d'autres, la gauche réformiste ne réussira pas si elle avance à l'aveuglette ou, pis, à la godille.

Publié dans Parti Socialiste

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