"Les trois trilemmes" selon Dominique Strauss-Kahn

Publié le par SD32

dsk 08112010Dominique Strauss-Kahn a été invité récemment par la prestigieuse Université de Cambridge. Les médias étaient présents, hors l’enceinte de cet établissement mais pour relater toute autre chose, et plus particulièrement l’accueil organisé par l’un des avocats du barreau de New-York, de Nafissatou Dialo : avocat certes mais procureur d’un jour surement.

Pendant ce temps, les étudiants, réunis dans un grand amphi, et à huis clos, eurent droit à un solide cours d'économie intitulé « Histoire de trois ‘trilemmes' ». On imagine immédiatement l’ancien Professeur de Sciences-Po Paris, bien à l’aise dans la présentation de ce qui devait être l’une de ses meilleures analyses de l'économie mondiale , abordant trois trilemmes afin de mieux expliquer plusieurs visions possibles du monde.

 

Le « trilemme », version à trois branches du dilemme, est un concept employé en politique économique pour décrire une situation dans laquelle trois objectifs également souhaitables ne peuvent être atteints simultanément, obligeant à en choisir deux sur les trois.

Premier d’entre eux, le Trilemme Mundell-Flemming  qui postule qu’une économie ne peut avoir simultanément une politique monétaire indépendante, un marché de capitaux ouvert et un taux de change fixe. « Cette idée a justifié la libéralisation des marchés de capitaux et conduit beaucoup de pays à accepter des taux de changes flottants en échange de la maîtrise de leur souveraineté monétaire », a expliqué Dominique Strauss-Kahn.

Le problème est que « les économies les plus peuplées et dynamiques du monde rejettent ce système » puisqu'elles refusent de laisser flotter leur monnaie. Les pays de la zone euro ont fait le contraire : ils ont gardé les marchés de capitaux ouverts et le taux de change fixe (l'euro) mais au prix de l'abandon de la politique monétaire indépendante, puisque celle-ci est confiée à la BCE.

Deuxième d’entre eux , le Trilemme Dani Rodrick selon lequel on ne peut avoir à la fois, la souveraineté nationale, la démocratie et une intégration économique approfondie. L'une des solutions pour sortir du trilemme consiste alors à « limiter l'importance de l'Etat nation en faveur d'un système de gouvernance mondial ». A son niveau, l'Europe est en plein dans ce trilemme, le cas de la Grèce reflétant bien l'impossibilité de garantir à la fois la souveraineté nationale, la démocratie et une vraie intégration au reste de l'Europe. "Les dirigeants européens ont montré durant cette crise qu'ils n'étaient capables de réagir qu'une fois arrivés au bord du ravin. Peut-être est-il temps de penser de manière plus stratégique, plus téméraire. Sinon, le risque est de subir une longue période de faible croissance avec son lot de conflits sociaux et le risque de voir grandir un sentiment de rejet de l'Europe en tant que projet". Et de conclure : "Ce que nous devons tous garder en tête est que pour définir un système monétaire international efficace, pour gérer la mondialisation, et pour résoudre le problème de la crise et construire l'Europe, le défi n'est pas technique, mais démocratique".

De la même manière, au niveau de la planète, la crise a fait bouger les lignes depuis trois ans : si le gouvernement mondial reste une « utopie », la gestion de la crise a été marquée par « un niveau de coopération internationale sans précédent... Il ne peut y avoir de solution domestique aux problèmes économiques globaux ». D'où l'application du trilemme de Rodrik : plus d'intégration suppose moins de souveraineté si on ne veut pas sacrifier la démocratie...

Puis Dominique Strauss-Kahn en est arrivé à la présentation d’un troisième trilemme dit Trilemme Pisani-Ferry , qui, selon lui « concerne l’Europe et sa gouvernance » et mesure l’incompatibilité existant entre une union monétaire, des systèmes bancaires nationaux et l'absence de responsabilité commune sur la dette publique.

"C'est en effet au cœur de la crise de gouvernance européenne actuelle, et cela se rapporte aux précédents trilemmes dans le sens où l'Europe reste un compromis non résolu entre gouvernance nationale et supranationale. C'est particulièrement visible dans les domaines financiers et budgétaires", a expliqué Dominique Strauss-Kahn.

L'une des options pour le résoudre consiste à adopter un système budgétaire fédéral, estime Dominique Strauss-Kahn. « Mais cela semble politiquement difficile » à cause de « la montée de l'euroscepticisme ».

Alors , il existe, selon lui, trois solutions pour combattre l'incompatibilité pointée du doigt par Pisani-Ferry. La première hypothèse est de dissoudre l'union monétaire de manière partielle ou totale. Mais pour des raisons politiques évidentes, Dominique Strauss-Kahn écarte cette idée et prône plutôt un "fédéralisme bancaire ou fiscal". La seconde serait de mettre en place un système de supervision des systèmes bancaires nationaux et de garantie de dépôts à l'échelle européenne. Enfin, l'Europe pourrait choisir le "fédéralisme fiscal et finir le travail commencé avec la création de l'union monétaire, en reconnaissant qu'il n'y a pour l'instant pas eu d'expérience concluante d'une union monétaire sans union fiscale". Même si Dominique Strauss-Kahn reconnaît que cette dernière hypothèse semble peu probable.

L'originalité de la proposition de DSK consiste alors à croiser ces trois modèles. Cela donne un petit tableau à neuf cases permettant à chacun de choisir sa vision du monde en fonction de ses priorités : plus ou moins de démocratie, une politique économique plus ou moins autonome, plus ou moins d'intégration etc. Il en résulte des choix de politique économique multiples en théorie... sauf que le monde et la zone euro restent enfermés dans une vision particulière « qui ne fonctionne pas ». D'où la conclusion de DSK : « ce n'est pas une surprise que nous soyons incapables de résoudre les problèmes... »

 

Philippe PUGNET ( d'après source Les Echos/La Tribune )

Publié dans Politique

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