Gare à la facilité
L’actualité politique mincit et se concentre, logiquement, sur les campagnes municipales. Il y a, bien sûr, la candidature de Julien Dray au premier secrétariat du PS, événement considérable : on verra plus tard.Je reste, pour ma part, focalisé sur les échéances des 9 et 16 mars. Elles auront, en effet, un impact majeur. Une large victoire de la gauche, celle qu’on nous promet à longueur de sondages – je continue de me méfier – conforterait et stabiliserait le PS, un sursaut de la droite – une défaite moins cinglante pour elle que prévu – créerait en son sein un lâche soulagement et donnerait de l’oxygène à Sarkozy. Je voudrais, pour ma part, après la fièvre de ces derniers jours – enquêtes d’opinion désastreuses, image dans la presse épouvantable – analyser sereinement la situation présente du chef de l’État, pour nous mettre en garde collectivement contre tout excès de certitude.
Nicolas Sarkozy traverse, c’est évident, une passe difficile. Après un long état de grâce, après un moment de complaisance invraisemblable – souvenons nous des commentaires des premiers mois sur ce Président qui réinventait la politique, après quoi rien ne serait plus pareil, qui ringardisait droite et gauche, qui imposait un nouveau style… - est venu le temps du désamour, d’un éreintement médiatique, politique, intellectuel d’une grande violence. Hier, tout le portait, aujourd’hui tout le dessert : son style, sa personnalité, ses amours, sa politique bien sûr.
Il se trouve comme pris dans des sables mouvants, où tout geste – on pense en dernier lieu à sa proposition irréfléchie de faire parrainer un enfant juif mort pendant la seconde guerre mondiale par un élève des écoles – l’enfonce davantage. L’idée ne manque pas de générosité, elle est une faute politique et surtout psychologique. Elle devait être repoussée, comme beaucoup à l’image de Simone Veil l’ont fait, avec fermeté. Soyons en même temps lucides : en octobre 2007, beaucoup qui aujourd’hui braillent auraient crié au génie. Ceux qui, comme moi, osaient alors s’opposer, étaient peu nombreux et taxés de sectarisme. Mais Kadhafi, Bruni, Attali, Neuilly, pour reprendre l’expression d’un ami de l’Aude, sont passés par là. Et l’homme qui hier transformait tout en or désormais fabrique du vil plomb.
Je me méfie de ces lynchages collectifs. Parce qu’ils sont superficiels et parfois excessifs, un rien les inverse. Une déroute évitée aux municipales, une stratégie de victimisation bien menée – elle est en route, à défaut d’être très convaincante – un retour à un peu de sobriété – c’est difficile pour cet homme qui se contrôle mal, mais le sous-estimer serait une faute – pourraient enclencher un nouveau cercle vertueux pour un pouvoir qui ne manque pas d’atouts.
C’est pourquoi je reste prudent face à l’euphorie ambiante. Des attaques uniquement centrées sur la personnalité du Président ou sur sa vie privée ne suffiront pas à réconcilier les Français avec la gauche et des initiatives, certes pas antipathiques mais sans vraie substance, comme la pétition « républicaine » de Marianne jouent surtout, à terme, le jeu d’un François Bayrou qui voyage léger mais dont la stratégie – résumer l’opposition à un anti-sarkozisme, s’efforcer d’en être le meilleur vecteur, créer une indifférenciation entre les socialistes et le Centre – n’est pas si mal pensée. Alors, gare à la facilité !
Revenons plutôt aux fondamentaux. Pour moi, ils sont assez simples. Il faut d’abord bien identifier les vraies faiblesses du sarkozisme, celles qui resteront quand le rideau de fumée médiatique actuel se dissipera et quand reviendra le temps du débat politique de fond. Ces vulnérabilités sont pour moi au nombre de deux, ce sont celles sur lesquelles j’ai insisté chez Arlette Chabot, en tâchant d’éviter le spectaculaire et le conjoncturel.
La première est l’échec d’une politique économique erronée. Je ne cesse de le dire ici, depuis le mois de juillet : Nicolas Sarkozy s’est trompé de diagnostic – il a cru à une insuffisance de la demande des plus favorisés, il fallait investir dans la compétitivité – de thérapeutique – le paquet fiscal est un péché originel, il faudra le dénouer et ce sera douloureux - et d’objectif – il est passé à côté du pouvoir d’achat et de la justice sociale, principales attentes des Français. Résultat : la croissance n’est pas là, les finances publiques sont à plat, la vie chère étrangle beaucoup de Français. Il faudra, après les municipales, avant la présidence française ou au plus tard au second semestre, une autre politique économique. Nous devons nous armer pour présenter alors nos propres propositions.
La deuxième est un terrible abaissement de la fonction présidentielle. Nicolas Sarkozy a concentré tous les pouvoirs sur lui et sur une équipe étroite de conseillers, il a affaibli, presque humilié son Premier ministre, placé son gouvernement sous surveillance, méprisé son parti et ses parlementaires, négligé son opposition. Ce système, peu républicain, était instable et injouable. Il pouvait conforter une image – à condition que celle-ci soit digne et constante, et non exhibitionniste et frivole – il ne pouvait pas mobiliser un pays. Les Français, par-delà leur réprobation de la superficialité, de la vulgarité du Président, lui reprochent surtout de leur avoir menti, de leur avoir promis une nouvelle donne politique, puis de retomber dans les ornières chiraquiennes, en plus confus : on promet, on gagne l’élection, et après on ne fait rien, sauf pour soi.
Où en est, enfin, la gauche ? Elle retrouve du poil de la bête sur le terrain, elle redevient un réceptacle crédible pour la défiance à Nicolas Sarkozy, elle n’a pas retrouvé la confiance des Français, elle ne la mérite pas encore tout à fait, elle doit encore beaucoup y travailler. Qu’elle ne considère surtout pas que les élections municipales et cantonales sont déjà passées, et surtout déjà gagnées. Et si elles l’étaient, qu’elle ne s’y trompe pas : le chemin devant elle serait encore long, difficile, escarpé. Le quinquennat est loin, très loin, d’être terminé, le sarkozisme n’est pas mort, et la droite a, par exemple avec Fillon, des cartes de rechange. C’est pourquoi je ne changerai pas mon attitude : sans surenchère ni facilité verbales, je pars en campagne municipale et je travaille aux idées de demain.
Pierre MOSCOVICI
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