Les choses et le bruit des choses

Publié le par SD32

ceriumlogo.gifSocialisme & Démocratie 32 publie  ci-dessous un article de  Jean François LISEE, Directeur exécutif  du CERIUM - Centre d'Etude et de Recherches Internationales de l'Université de Montréal - qui apporte un certain regard sur cette campagne des primaires américaines, notamment à la veille d'une nouvelle victoire de Barack OBAMA sur Hillary CLINTON dans le Mississipi.




Il faut toujours distinguer, en politique un peu plus qu’ailleurs, entre les choses et le bruit des choses. Le bruit des choses, en ce moment, laisse entendre, d’une part, que Mme Clinton a le vent dans les voiles — à preuve sa double victoire Ohio-Texas — et, d’autre part, que le prolongement constant de la querelle entre démocrates va permettre à John McCain de capitaliser sur son statut de candidat unique des républicains.

Est-ce bien ainsi que les choses se présentent ? J’en doute, et je vais notamment appeler à mon secours deux des stratèges américains les plus aguerris : Dick Morris, ex-conseiller de Bill Clinton devenu anti-Hillary, et Karl Rove, l’ex-architecte politique de George Bush.

Pour les deux, une victoire de Hillary est mathématiquement quasi-inconcevable. Pour y arriver, il lui faudrait rattraper et dépasser Obama, qui la devance de quelque 120 délégués. Pour ce faire, il lui faudrait rafler plus de 58% de tous les délégués restants, y compris les super délégués non encore déclarés. Or, le système démocrate de répartition des délégués étant, comme son nom l’indique, démocratique, le vainqueur de chaque primaire n’emporte, à peu de choses près, qu’une proportion de délégués équivalente à sa proportion du vote. Ainsi, de sa victoire du Texas (à 51%) et de l’Ohio (à 54%), sur 334 délégués en jeu, Hillary n’a récolté que 9 délégués de plus qu’Obama !

Il faudrait donc, non un momentum, mais un raz-de-marée Hillary. Or, même si certains États risquent de lui être favorables (Pennsylvanie, ou même de nouvelles primaires du Michigan et de Floride), d’autres lui seront défavorables (le Wyoming samedi dernier — 61% Obama—, la Caroline du Nord, le Mississipi...). Cela présage donc une victoire Obama en vitesse de croisière, sans psychodrame déchirant avec des superdélégués qui détiendraient la clé de la convention.

L’autre bruit cachant l’autre chose est l’impact de cette longue course, acrimonieuse par moments, sur la course finale. La guerre fratricide entre démocrates — ainsi va la chanson — favorise le républicain, seul de son côté de la barricade. S’il est vrai que la désignation du candidat lui permet ensuite de se concentrer sur la levée de fonds, l’unification des forces, l’organisation sur le terrain, il n’en reste pas moins que c’est l’opinion qui, en définitive, fait l’élection. Or, depuis que McCain est le vainqueur présumé, puis le vainqueur couronné, et que la bisbille s’installe en face, que dit l’opinion ?

Lorsqu’on l’interroge sur un combat McCain-Obama, Obama est en avance depuis la fin-janvier et cette avance se maintient, à un sondage près, malgré les soubresauts des deux dernières semaines. Lorsqu’on l’interroge sur un combat McCain-Clinton, Clinton tirait constamment de l’arrière... jusqu’à la fin février, soit justement le moment où la soupe s’est réchauffée côté démocrate.

Résultat des courses : depuis que McCain n’a plus d’opposant républicain, il peut être battu par les deux démocrates. Tous vous diront que les sondages présidentiels du printemps n’ont pas valeur prédictive pour l’automne. Certes. Mais cela vaut quand même mieux que le bruit des choses. Revenons sur le terrain de l’organisation. Le Wyoming était samedi dernier au centre du pays. Demain ce sera le Dakota, puis l’Oregon, puis un autre encore.

A chaque étape, les machines démocrates pro-Barak et pro-Hillary mobilisent, organisent et font sortir le vote dans une proportion record, dans ces États où, auparavant, rien ne se passait : leur place dans le calendrier des primaires les rendaient superflus. Puisque 70% des électeurs démocrates disent pouvoir s’accommoder de l’un ou l’autre des deux meneurs, et se replieront donc volontiers vers le vainqueur plutôt que de quitter la barque comme certains conservateurs face à McCain, ne se pourrait-il pas que ce long processus de mise en branle des forces militantes, de l’organisation, de la levée de fonds, de l’électorat démocrate, primaire après primaire, État après État, soit la meilleure mise en forme concevable pour les démocrates pour l’affrontement final. Pendant que McCain, de son côté, devra se creuser la tête pour se rendre intéressant.

Autrement dit, pendant qu’Obama et Clinton vont faire des choses, McCain ne pourra faire que du bruit.

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