TIBET: ombres chinoises

Publié le par SD32

TIBET.gifIronie de l’histoire, serait-on tenté de dire, n’était-ce la gravité des événements observés ces deux dernières semaines sur les hauts plateaux tibétains, ce « toit du monde » pétri de sommets et de bouddhisme.

Ironie car, à quelques jours près, au pied du Tibet, le Bhoutan, royaume bouddhiste lamaïste coincé entre Chine et Inde, s’essayait avec enthousiasme à la démocratie pour la première fois de son histoire, en élisant les 47 membres de la prochaine assemblée nationale.

On ne saurait dire — sauf à regarder en direction de l’Inde — que l’exemple vint des faubourgs septentrionaux de Thimphu, capitale promotrice du concept (à méditer…) de bonheur national brut (gross national happiness). Brut ; sans -–e— à la fin. Une inspiration régionale qui, visiblement, échappe à l’ex Empire du Milieu…

Ironie encore car électeurs, démocratie et bulletins de vote avaient encore rendez-vous à la périphérie de la République Populaire de Chine (RPC). A Taïwan, précisément. Taïwan, la « province rebelle », l’insulaire, la nationaliste qui décida en 1949, au lendemain du triomphe de la Chine communiste de Mao, d’opter pour un destin différent, distinct et indépendant. Le week-end dernier, les électeurs taïwanais ont en quelque sorte permis à leurs voisins continentaux de « souffler » et de concentrer leur ire et leur attention sur Lhassa .

En effet, en dépit des événements en cours sur les hauts plateaux tibétains, les Taïwanais n’ont guère voulu prolonger l’expérience (prévalant depuis 2000) d’une administration présidentielle (parti du DPP) critique et défiante à l’endroit de Pékin, là où le statu quo, la coopération et le dialogue étaient au contraire plébiscités par la population ; nonobstant les discours virils distillés depuis la capitale continentale l’avant-veille du scrutin ou la présence — Ô combien rassurante… — d’un millier de missiles balistiques pointés sur l’autre rive du détroit, si d’aventure la voie d’une indépendance « formelle » était un jour recherché, ou encore si à la formule « Un pays, deux systèmes » se substituait dans le futur le scénario honni à Pékin « Deux Chines, deux systèmes ».

Aux vues du succès éclatant du candidat du Kuomintang (Monsieur Ma Ying-jeou ; 58% des suffrages) comme de son programme politique, cela n’est pas pour demain. Pékin qui redoutait tant que les derniers mois de l’administration Chen (Président taïwanais sortant ; parti du DPP ; indépendantiste) soient consacrés à « gâcher la fête olympique » peut à présent respirer de ce côté-ci ; et donc s’employer, à sa main, en d’autres lieux.

Célébration ; insurrection ; répression : un cercle peu vertueux

Le 10 mars dernier donc, selon un « rituel » observé à pareille date depuis 49 années par la communauté tibétaine, la célébration de l’insurrection contre l’intervention militaire chinoise au Tibet et le départ en exile (en Inde) consécutif du Dalaï Lama a donné lieu à un débordement de violence dans les rues de l’habituellement paisible Lhassa, capitale historique nichée à 3 600 mètres. Un débordement sans précédent depuis une vingtaine d’années.
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Préméditation contre mauvaise anticipation ? Il n’était pourtant pas nécessaire d’être grand clerc pour comprendre que le 10 mars présentait cette année une dimension toute particulière, alors que se profile 150 jours plus tard la cérémonie d’ouverture, dans la capitale pékinoise, des Jeux Olympiques.

Comment manquer pareille opportunité de contester, au mépris des risques évidents, de faire connaître sa colère, ses griefs, alors que le monde entier a les yeux braqués en direction de cette Chine économique, politique puis enfin olympique ?

Alors que la reprise du dialogue (en 2002) entre le gouvernement tibétain en exile et le régime chinois a accouché de bien peu de choses, qu’à l’autisme des uns répond un sentiment grandissant d’injustice, de colère et de désespoir chez les autres, pareille opportunité ne pouvait être manquée.

Consciente des « risques » associés à cette commémoration, on peut s’interroger sur l’attitude des autorités chinoises qui ont dans un 1er temps paru surprises, mal préparées, comme prises de court ; au grand étonnement des observateurs. Le second temps, géré sans grand ménagement ni souci de paraître, aura malheureusement moins surpris ces mêmes observateurs.

Le Dalaï Lama, ce « terroriste » bien connu

Tibet-dala--Lama.jpgSelon la logorrhée officielle, l’instigateur désigné de ce déferlement de violence et de sentiments anti-chinois, ne serait autre que le chef spirituel tibétain en personne, le Dalaï Lama, 14eme du nom, et sa « clique », ourdissant depuis son exil indien un méchant complot visant à nuire à la Chine préolympique.

Labélisé « séparatiste » puis « terroriste » par un régime plus prompt à envisager un dialogue … avec son successeur que de son vivant, le Prix Nobel de la paix (1989) appelle pourtant ses partisans à la retenue, décourage le recours à la violence et aux actions ciblant les intérêts des Hans chinois, et, à la grande différence de ce que lui prête Pékin, milite ces dernières années non plus pour l’indépendance du Tibet mais plutôt, afin de ne pas courroucer les autorités, en faveur d’une « plus grande autonomie » et d’un respect du particularisme (historique, culturel, religieux, ethnique et linguistique) si cher aux Tibétains. Rien qui ne justifie le vocable de terroriste...

Les limites de la « voie moyenne »

A l’exception des cercles du pouvoir chinois, il est peu de monde pour contester l’aura, le charisme et le discours mesuré de ce Dalaï Lama qui célèbrera l’an prochain son demi-siècle d’exil. Pourtant, à y regarder de plus près, des éléments de dissension au sein de la communauté tibétaine pointent ces dernières années ; devant le peu d’avancées accompagnant la « voie moyenne » et le dialogue, alors que l’intransigeance de Pékin n’a jamais paru plus patente, il est des courants prônant une implication plus audacieuse, fut-ce par la démonstration de force, le refus d’obéissance et la défiance.

Alimentée par une jeunesse tibétaine qui n’a à la fois ni connu la dernière éruption de colère de 1988 (que d’aucuns voient comme un prélude au triste épisode de Tiananmen quelques mois plus tard), ni profité des « dividendes de la croissance » chinoise, si ce n’est pour son déplaisir (confiscation du commerce par des chinois de souche ; déculturation ; enseignement religieux sous séquestre ; etc.), cette explosion de désespoir sonne probablement aux oreilles emplies de sagesse du chef tibétain comme le douloureux rappel des limites de son mandat et de son action, et de l’intransigeance de la partie adverse depuis 50 ans.

L’assourdissant silence international

Hormis l’action des organisations réclamant démocratie, respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales en Chine, il est à cette heure peu d’acteurs et de responsables politiques de premier plan à s’être commis sur le sujet, … si ce n’est sur la pointe des pieds, du bout des lèvres et encore, pour esquisser une bien timide « invitation à la retenue ».

Il n’est en effet guère que le prochain président taïwanais, l’actuel président du Parlement européen et le chef d’Etat français à s’être montrés plus téméraires, évoquant la perspective (encore lointaine et conditionnelle…) d’une possible sanction à l’endroit de Pékin : le boycott de la cérémonie d’ouverture des Jeux, le 8 août prochain. Une frilosité inversement proportionnelle aux aspirations contrariées des millions de Tibétains, aux promesses exponentielles du « marché chinois » et de sa diplomatie du chéquier, anesthésiant contemporain à l’efficacité désormais éprouvée.
Source
Olivier GUILLARD
Directeur de recherches ASIE
Institut des Relations Internationales et Stratégiques

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