COPENHAGUE : le sommet de tous les défis
Pour la première fois de son histoire, l'humanité va tenter de stabiliser le climat en empêchant le thermomètre de grimper au-delà d'un seuil critique. Les 192 Etats membres de l'ONU se réunissent à Copenhague, au Danemark, du 7 au 18 décembre dans le cadre de la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique (Cnucc).Leur objectif est clair, à défaut d'être simple à mettre en oeuvre : éviter que l'élévation de la température terrestre moyenne ne dépasse 2 °C par rapport à 1850, c'est-à-dire depuis la révolution industrielle. Car, au-delà, les scientifiques du Giec - le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, qui fait autorité en la matière - ont averti que la machine hydrique et thermique de la Terre pourrait s'emballer. « Un réchauffement supérieur à 2 °C rendra l'évolution du climat incontrôlable », prévient le climatologue Hervé Le Treut .
Avec des conséquences humaines et économiques catastrophiques . Pour éviter le drame, il faudrait que les Etats parviennent, tous ensemble, à diminuer les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) de moitié d'ici à 2050. Cette option draconienne impliquerait un changement radical du mode de vie occidental. Mais avons-nous encore le choix ? Les GES, principalement émis par les activités humaines - combustion d'énergie fossile, déforestation, agriculture, etc. -, sont en effet responsables, selon les climatologues, du changement climatique en cours dont les effets sont déjà observables .
Ce qui fait dire à l'historien du climat Emmanuel Le Roy Ladurie que « le réchauffement est l'une des formes perverses de la croissance économique ». Et il suffit de regarder la courbe des températures moyennes pour s'en convaincre. Au cours du siècle écoulé, la planète s'est réchauffée en moyenne de 0,8 °C, la France d'environ 1 °C et les régions polaires de 2 à 4 °C. Dans le même temps, le niveau moyen des océans s'est élevé de 17 cm, et les événements météorologiques intenses se sont multipliés.
Les données sont déjà caduques
Les scénarios pour l'avenir ne sont guère réjouissants. « La fourchette la plus probable d'augmentation mondiale de la température se situe entre 1,8 °C et plus de 4 °C d'ici à 2100 », avertit le climatologue Jean Jouzel, membre du Giec. Mais depuis 2007, des scientifiques estiment que les prévisions les plus pessimistes risquent de se réaliser. Réunis en mars dernier à Copenhague, une centaine d'entre eux ont même poussé un cri d'alarme : toutes les données recueillies sur le terrain montrent en effet que la Terre est entrée, beaucoup plus tôt que prévu, dans une zone critique . Ainsi, on est loin des prévisions établies en 2001 selon lesquelles la planète risquait de voir se multiplier des événements extrêmes (canicules, feux de forêts... ) à partir d'une augmentation de 2 à 2,5 °C.
Force est de constater que ces phénomènes se produisent déjà avec une intensité et une fréquence plus élevées, ce qui laisse supposer qu'ils sont en lien avec la hausse de température moyenne déjà observée - des incendies qui ont ravagé la Grèce ou la Californie cette année à la sécheresse qui a frappé l'Australie, les exemples ne manquent pas. Le réchauffement lui-même semble s'accélérer !
Si la température moyenne à la surface de la Terre a augmenté de 0,8 °C en un siècle, elle a grimpé de 0,6 °C au cours des seules trente dernières années... Elle devrait continuer ainsi à gagner 0,2 °C chaque décennie, à moins que ce mouvement ne marque momentanément une pause . Quoi qu'il en soit, 2008 a été l'année la plus chaude jamais observée depuis 1880 - qui avait curieusement connu une petite poussée de fièvre au sein d'un siècle beaucoup plus frisquet . « Les décideurs travaillent à partir de données déjà caduques ! résume crûment la biologiste marine Katherine Richardson, de l'université de Copenhague. Notre réunion scientifique, en mars, visait clairement à faire pression sur les politiques. »
La nécessité d'une stratégie globale
Les chercheurs ont fini par être entendus. Un pas décisif et inespéré a été franchi en juillet à L'Aquila (Italie). Les plus gros émetteurs (17 Etats dont les pays du G8 mais aussi la Chine, le Brésil, l'Inde), réunis au sein du Forum des économies majeures (MEF), ont accepté d'essayer de stabiliser la hausse de température à 2 °C maximum. A Copenhague, ce sont désormais 192 Etats qui vont tenter d'accoucher d'une stratégie globale de réduction des GES.
Avec trois impératifs : l'action devra d'abord être collective, car le gaz carbonique n'a pas de frontières. Elle devra être massive car les GES, une fois émis, perdurent des décennies dans l'atmosphère. Enfin, elle devra être rapide, car les gaz seront d'autant plus difficiles et coûteux à éliminer que l'action sera différée. « A partir de 2010, chaque année de retard dans la mise en place d'une politique énergétique permettant de contenir le réchauffement de la planète nécessitera 500 milliards de dollars d'investissements supplémentaires », estimait en octobre Nobuo Tanaka, directeur exécutif de l'Agence internationale de l'énergie. Un extraordinaire défi politique en perspective car la concertation internationale devra dépasser les antagonismes de pays aux intérêts divergents, responsables à des degrés divers de la situation, et très inégalement exposés aux bouleversements climatiques . Dans cette partie de poker climatique, chacun jouera ses cartes autour de la table des négociations .
De fait, la conférence de Copenhague soulève un nouvel espoir. Pour la première fois depuis que les scientifiques ont donné l'alerte , les Etats-Unis, qui sont, avec la Chine, le plus gros émetteur au monde de GES, semblent déterminés à parvenir à un accord international et à « décarboner » leur économie. Avec l'arrivée au pouvoir de Barack Obama, leur mode de vie est enfin devenu « négociable ». Une volte-face par rapport aux positions de l'administration Bush qui soutenait les « climato-sceptiques » et les firmes pétrolières. Pas d'angélisme pour autant : les Etats-Unis discuteront pied à pied les termes de leurs engagements.
Autre espoir, l'accord de Copenhague se veut a priori beaucoup plus ambitieux que celui de Kyoto à qui il doit succéder en 2012 . Ce dernier visait en effet une baisse mondiale des GES de 5 % entre 2008 et 2012, pour 37 pays industrialisés à l'exception des Etats-Unis. Il divisait le monde en deux blocs : pays pauvres et pays riches, ceux-ci étant considérés comme historiquement responsables de l'émission des GES depuis la révolution industrielle. Seuls ces derniers supportaient les engagements contraignants de réduction. Depuis, le développement galopant des pays émergents - dont les émissions ne cessent d'augmenter depuis vingt ans - a changé la donne. La Chine est ainsi devenue le premier émetteur mondial de GES, l'Inde est en passe de la rattraper et le Brésil n'est pas en reste.
L'idée forte et novatrice de Copenhague est de créer une catégorie intermédiaire incluant ces « grands émergents » et de les inciter à leur tour à prendre des engagements de réduction. Bref, de répartir plus équitablement le fardeau. Et c'est là que tout se gâte... Les pays émergents ont bien l'intention de se développer comme l'ont fait les pays du Nord avant eux. Mais comment les inciter alors à adopter une croissance sobre en carbone ?
D'abord en montrant l'exemple. Pour limiter la hausse des températures à 2 °C, les Etats industrialisés ont accepté de réduire leurs émissions de 80 % d'ici à 2050. Ce qui nécessite une mise à la diète rapide pour émettre de -25 à -40 % de GES (par rapport à 1990) dès 2020. Malheureusement, seuls l'Europe, la Norvège et le Japon plaident aujourd'hui pour de tels engagements chiffrés et contraignants. Les autres, comme les Etats-Unis et l'Australie, privilégient des plans d'efforts nationaux moins ambitieux et pénalités...
Quant aux pays pétroliers et gaziers, comme la Russie, ils freinent la négociation en réclamant un statut « à part ». Résultat : à l'heure qu'il est, le compte n'y est pas. Le total des engagements des pays développés - en incluant le projet de loi américain - n'est que de -9 à -13 %. « Or tant que les pays industrialisés ne se seront pas engagés collectivement sur une baisse de 25 % à 40 %, les pays en développement [...] refuseront d'engager la discussion sur leurs propres réductions ! » analysent l'économiste Nicholas Stern, président du Grantham Institute on Climate Change et Laurence Tubiana, fondatrice de l'Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) .
Les pays riches devront également soutenir le développement « propre » des pays émergents et des pays en développement. Ces derniers exigent un transfert des technologies permettant de limiter le réchauffement (capture et séquestration du CO2, énergie éolienne et solaire...) et de s'y adapter (économie d'eau, rendement agricole, lutte contre la désertification). Par exemple, sans financement extérieur ni concession de technologies à des conditions préférentielles, la nouvelle stratégie indienne de développement d'énergie solaire n'a que peu de chance d'atteindre son objectif de 20 GW de puissance installée en 2050, contre 51 MW aujourd'hui. Mais comment, dans ces conditions, gérer la protection des droits de propriété intellectuelle ou les droits des brevets sur certaines technologies ? Les pays détenteurs veulent conserver leurs avantages compétitifs et ces questions feront l'objet d'âpres négociations.
Une facture de 240 milliards de dollars
Dernier écueil, l'argent : à combien s'élèvera la facture du changement climatique ? Les chiffres les plus fous et les plus contradictoires circulent. Une seule chose est sûre : les financements actuels ne couvrent pas les besoins. Selon l'ONU, il faudrait 240 milliards de dollars supplémentaires d'ici à 2030 pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique, soit l'équivalent d'un dixième du PIB de la France. Les mesures d'adaptation représenteraient à elles seules une rallonge de 49 à 171 milliards de dollars à l'échelle mondiale, dont 28 à 67 milliards pour les seuls pays en développement, réputés les plus vulnérables. Qui va payer ? Combien recevront les pays les plus pauvres ? Qui contrôlera les fonds ? C'est de cela dont il va être véritablement question à Copenhague où un grand Fonds mondial pour le changement climatique devrait être créé.
Les Américains imaginent pour leur part un « fonds vert », flou, peu exigeant, dans lequel chacun verserait son écot selon son bon coeur. Les Mexicains proposent que chacun mette au pot selon sa richesse mais aussi selon ses émissions de GES... ce qui indispose vivement la Chine. Les Norvégiens et les Européens préféreraient quant à eux un système de taxation automatique pour les principaux émetteurs... au grand dam de certains pays d'Europe de l'Est, qui en font partie avec leur industrie basée sur le charbon, et qui refusent de payer pour les pays en développement.
A quelques semaines de Copenhague, la plus grande confusion régnait encore. La Commission européenne estime qu'il faudra mobiliser 5 à 7 milliards d'euros par an pour aider les pays émergents. Mais le Conseil des ministres européen, empêtré dans ses conflits internes, a été incapable de préciser qui donnerait quoi. Une attitude jugée criminelle par les ONG et les pays en développement, le continent africain en tête, qui a menacé de claquer la porte des négociations. De son côté, pour débloquer la situation, la France a proposé un plan justice-climat qui aiderait l'Afrique notamment à devenir un grand producteur d'énergies renouvelables, et monnayables.
La situation peut-elle évoluer, d'ici au 18 décembre et la fin des négociations de Copenhague ? Selon de nombreux observateurs, il est peu vraisemblable qu'un accord ambitieux soit trouvé du premier coup. « Si nous ne parvenons pas à un accord satisfaisant, la communauté internationale a la possibilité de se retrouver six mois plus tard », a admis récemment Rajendra Pachauri, charismatique président du Giec. « Qui sait ? Nous pourrions avoir un meilleur accord. » Les tractations ne font que commencer.
Source NouvelObs - Sciences & Avenir
Publicité