La privatisation de la République
N'est-ce pas le spectacle que ce pouvoir nous a offert sans vergogne, la semaine passée, par-delà le cas particulier de Frédéric Mitterrand qui a fini par éclipser le reste? On a donc vu un haut fonctionnaire, gardien en théorie de l'Etat comme bien commun, piétiner allègrement la Constitution, y compris dans sa version révisée de 2008: secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, a glosé sans gêne aucune sur la durée de vie du premier ministre actuel, parlant du chef de gouvernement, pourtant comptable devant les Assemblées, comme d'un employé dont il aurait été le supérieur.On a vu ensuite un jeune homme de 23 ans, sans aucune expérience gestionnaire et entré en politique tout récemment, propulsé aux portes de la présidence de l'Epad, l'établissement public qui gère le trésor immobilier du département le plus riche de France. Imposée depuis l'Elysée sur un territoire où béton a longtemps rimé avec corruption, l'ascension de Jean Sarkozy signifie que la République devient une affaire de famille, la nouvelle oligarchie restaurant le privilège de naissance des aristocraties déchues.
On a vu aussi un ancien magistrat devenu conseiller à la présidence pour les affaires de justice revendiquer haut et fort, en vue que ce soit écrit dans l'ouvrage d'un confrère, sa fonction de deuxième avocat de Nicolas Sarkozy, assurant organiser sa défense privée de partie civile dans l'affaire Clearstream depuis les fonctions publiques où il est supposé servir l'intérêt général. Après la sortie new-yorkaise du chef de l'Etat sur « les coupables », assumée par son entourage au mépris de la présomption d'innocence, qui ne voit l'extraordinaire transgression ici accomplie, Patrick Ouart intervenant ordinairement dans la marche de la Chancellerie, veillant aux carrières des procureurs et se préoccupant des orientations de l'action publique?
On a vu enfin ce pouvoir qui, désormais, évite en hélicoptère les ouvriers revenus de ses vaines promesses – ainsi à Gandrange, la même semaine –, imposer, comme s'il s'agissait d'une réforme décisive, la marchandisation des jeux de hasard en ligne: chacun sait qu'il s'agit là d'un cadeau particulier fait aux intérêts financiers qu'il sert sans complexe, ceux de Bouygues notamment, au point de s'opposer depuis l'Elysée à l'arrivée de Free comme quatrième opérateur de téléphonie mobile.
La liste pourrait encore s'allonger avec le démembrement des territoires, du Grand Paris à la réforme des collectivités, ou le projet de grand emprunt, paravent d'une abyssale dette financière, ou le maintien d'une politique fiscale inique, favorisant les plus favorisés, ou encore la promotion jusque dans l'enceinte scolaire de l'argent, du gain et du profit comme seules valeurs étalons.
Y compris dans son électorat traditionnel, la prise de conscience grandit d'une fuite en avant d'un pouvoir entêté à privatiser la République pour en détourner l'usage au seul profit des nouveaux oligarques dont il est le fondé de pouvoir. Comme l'a prouvé, a contrario, le succès du référendum populaire sur La Poste, il ne tient qu'aux divisions, hésitations ou précautions de l'opposition que ce désaveu ne se traduise pas – pas encore? – par un sursaut plus ample.
Edwy PLENEL
Source Médiapart
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