Université d'été : l'individualisme contemporain et l'élection

- contradiction entre la tendance individualiste et le lien social, mise en avant de l’individualisme marchand et de l’individu consommateur ;
- critiques justifiées de l’individualisme méthodologique et de l’idéologie néo-libérale qui feraient d’individus autonomes et fictifs le point d’ancrage de toute réflexion sur l’action sociale, indépendamment du collectif ;
- recentrage de chacun sur sa vie privée, son territoire subjectif et ses intérêts particuliers.
- émergence dans la vie publique et politique de figures narcissiques caricaturant un individualisme « vulgaire », exhibition des signes de richesse personnelle…
- inquiétude actuelle devant des stratégies vues comme individualistes au PS et un processus d’autonomisation de personnalités au risque d’un oubli du collectif, ou devant l’individualisme d’un électeur ou militant devenu incontrôlable et votant en fonction d’une identification temporaire à tel ou telle.
Contre cela, plutôt qu’une sorte de repli sur le collectif, Sandra Laugier suggère de ne pas laisser le monopole de l’individu à la droite (ou à l’extrême gauche) mais de réfléchir à une forme positive d’individualisme. Il s’agit de dénoncer cet individualisme de droite égoïste et dépourvu de sens et d’idéal, sans individualité réelle.
Elle propose de construire un individualisme qui soit propre aux valeurs de gauche et inséparable du souci des autres, de la protection de l’individu, de son expression libre et singulière.
Il faut reconnaître l’importance d’une aspiration individualiste qui s’est exprimée dans l’élection. Son émergence vient d’une lassitude devant les généralités politiques et des principes impersonnels, même généreux, qui ne tiennent pas compte des situations de chacun. Mais pour que cet individualisme puisse s’épanouir, il faut que chacun trouve à la fois expression et forme de vie.
L’individualisme que propose la société de consommation et plus généralement les idéaux de la campagne de Sarkozy ne peuvent que superficiellement et provisoirement correspondre à cette aspiration. D’abord parce sa politique ne peut que décevoir les aspirations de la majorité des individus. Ensuite parce qu’une forme radicale d’individualisme est essentielle à la démocratie elle-même, et à l’expression publique.
L’avenir va montrer que l’aspiration individualiste qui s’est exprimée ne répond en rien au désir d’expression démocratique singulière et d’épanouissement de chacun, mais n’est là que pour le profit d’un ou de quelques individus.
Pour un individualisme de gauche
D’un point de vue historique et sociologique, il est évident qu’on a assisté à un processus d’individualisation dans les sociétés occidentales. Que ce soit pour les revendications des droits individuels, la protection de la vie personnelle, pour les mouvements émancipateurs (femmes, homosexuels entre autres), un recentrage sur les intérêts individuels s’est opéré dans toute la modernité. Il ne faut pas négliger la dimension radicalement individualiste de ces mouvements, leur enracinement dans une expression particulariste, une opposition au conformisme.
La démocratie se constitue sur l’accord que chacun donne, ou non, à la société dont il fait partie, sur la capacité individuelle à exprimer la société et à se sentir exprimé par elle. C’est dans le rapport du JE au NOUS que se définit l’individu ; pas de commun, de sens social sans attention à l’autre en tant que particulier, individualisé.
Retrouver la voix : la démocratie et le dissentiment
Une redéfinition de la démocratie passe par une redéfinition de ce qu’est une expression juste, une voix cohérente. On a parfois dit que ce qui manquait au PS, y compris dans la campagne, c’est une voix : il ne suffit pas de s’exprimer pour avoir une voix. On déplore depuis un certain nombre d’années, une perte de la voix des intellectuels, noyée dans le conformisme. La voix est indissolublement personnelle et collective et plus elle exprime le singulier, plus elle est propre à représenter le collectif. Une voix doit être revendicatrice, s’exprimer soi pour exprimer les autres. Pas seulement parler au nom de ceux qui ne peuvent parler, mais parler pour soi, assumer la responsabilité d’une prise de parole. Questionner aussi sa propre légitimité. La voix individuelle doit se chercher dans la voix collective, jusqu’à pouvoir s’en retirer – ce qui définit la désobéissance civile et l’indépendance de l’individu.
Une question politique est celle de la nécessité de la voix individuelle et du dissensus. C’est l’idée qu’il faut trouver sa voix en politique : cette thématisation de la voix, en tant que voix (du langage) ordinaire se trouve chez Emerson, Thoreau et dans l’idée de confiance en soi (Self-Reliance), contre le conformisme intellectuel et politique. Il faut repenser l’individualisme comme critique du conformisme. La constitution de l’individu s’accomplit par la recherche par chacun de sa voix, du ton juste, de l’expression adéquate, et donc une critique intellectuelle des discours inauthentiques et stéréotypés.
La question politique est aussi celle de notre capacité d’expression individuelle, menacée par le conformisme et la fausseté de ton. Quelle responsabilité prend-on, en tant qu’intellectuel, dans la société logocratique et aujourd’hui médiatique ?
La question est encore celle du je et du nous. Quelle est la légitimité de celui qui prétend parler au nom des gens ordinaires ? Comment peut-on être assuré d’exprimer ou d’être exprimé ? La voix subjective et individuelle, le dissensus permettent de combattre le conformisme que suscite la démocratie. Ainsi la désobéissance civile est liée à la définition même d’une démocratie : parce qu’un gouvernement démocratique est le gouvernement qui est le nôtre, le mien – qui m’exprime et que je puis exprimer. On a retrouvé récemment cette voie du dissentiment dans les mouvements minoritaires d’opposition à Bush. Il serait important de lui donner une version française, non en « entrant en résistance » mais en défendant le droit à la critique et à l’expression, contre les menaces d’oppression extérieure mais aussi contre le conformisme et les lâchetés intérieurs qui font parfois douter et rallier l’autre côté, par manque de confiance.
Dans cette conception de la démocratie, l’assentiment et le dissentiment sont deux versants d’une même capacité politique. C’est la compétence de l’individu à juger si tel gouvernement est « propice à son bonheur » qui définit le « pouvoir transcendant » du peuple, donc la démocratie radicale. Il faudrait repenser dans le contexte français présent où la capacité d’expression est confisquée sous couvert de prétention à une expression naturelle de tous, le concept de conversation démocratique : pour que le gouvernement soit légitime, tous doivent y avoir, ou y découvrir leurs voix. Faire en sorte que ma voix privée soit publique, expressive : c’est le problème de la démocratie.
Si l’individualisme devient alors principe démocratique, celui de la compétence politique et expressive de chacun, la voix individuelle revendique la multiplicité : c’est le principe de la « Confiance en soi ». Il s’agit de savoir pour chacun ce qui lui convient. C’est pour cela que l’individualisme marchand, caricaturalement prôné par le gouvernement actuel, n’est pas un vrai individualisme, renvoyant plutôt à un individu généralisé et abstrait, aux besoins stéréotypés : un individualisme sans individualité.
L’idéal d’une conversation politique serait non pas celui de la discussion rationnelle, ou du consensus simple, mais celui d’une vraie circulation de la parole ou personne ne serait mineur, sans voix. La revendication et le dissensus ne sont pas des excès de la démocratie mais définissent la nature même d’une véritable conversation démocratique. Cette tradition du dissent est une piste possible dans le conformisme discursif actuel et la domination écrasante d’un seul type de parole. L’enjeu des prochains mois sera bien celui du déficit démocratique, de l’étouffement de l’expression publique, de la mise en cause des libertés individuelles.
L’individualisme et le souci des autres
Le vrai individualisme, ce n’est pas l’égoïsme, c’est l’attention à l’autre en tant que singulier et à l’expression spécifique de chacun, l’observation des situations ordinaires où sont pris les autres. Ce n’est pas l’isolement mais l’interrelation entre individus contre la loi du plus puissant, du plus riche, etc. Cette position individualiste, même si elle met en cause le mythe communautariste, ne reconduit pas au sujet souverain, ni à une nouvelle version de l’autonomie, par la vulnérabilité même de l’individu démocratique fondé sur la seule confiance.
Cet individualisme est une voie possible pour refonder la démocratie dans un contexte où elle est chaque jour étouffée sous le conformisme. Le reproche qu’on peut adresser au néo-libéralisme viserait alors son incapacité à honorer la revendication individualiste : en étouffant l’expression et les désirs d’épanouissement des individus, en creusant les inégalités et en imposant un modèle unidimensionnel et pauvrement commercial de l’individu, enfin en cassant l’Etat social, seule garantie pour l’individu.
Le thème « compassionnel » qui a émergé dans l’élection est important et doit être poursuivi concrètement car il n’a de sens que s’il devient attention concrète à chacun : l’éthique du care (du soin aux autres) vise à valoriser le souci des autres contre des approches surplombantes, et souvent hypocrites, de la catégorie des « vulnérables ». Prendre la mesure de l’importance du care et du souci de l’individu suppose de reconnaître que la vulnérabilité est partagée. A contre-courant de l’idéal d’autonomie qui ne suffit pas. Cela nous rappelle que nous avons besoin d’autres pour satisfaire nos besoins. Aujourd’hui, dans la France de droite, c’est le démantèlement de l’Etat (éducation, université, hôpital et services publics en général) qui est la source première de vulnérabilisation des individus : la perte de la protection de la communauté, seul cadre possible pour l’épanouissement du plus grand nombre.
En conclusion, Sandra Laugier souligne que, pour ces raisons, on ne peut plus, à gauche, opposer individualisme et solidarité et que c’est en insistant sur la nécessité d’une société solidaire et attentive à chacun dans sa vulnérabilité et son expression spécifique qu’on protège l’individu. Le vrai individualisme est aussi l’attention aux autres singuliers.