Première sanction
Après avoir participé à la soirée électorale, j’ai regardé attentivement les résultats du premier tour des municipales et des cantonales. Je ne veux pas succomber à la tentation contre laquelle je n’ai cessé de mettre les socialistes et la gauche en garde, celle de l’euphorie : ce n’est qu’un premier tour, et c’est au soir du 16 mars que le bilan définitif de cette consultation pourra être fait.Il faut, jusque-là, mobiliser ardemment, car beaucoup de ballottages – à Marseille, Toulouse, Orléans, Amiens, Reims, Dole – annoncent des élections serrées, certaines favorables, toutes jouables. Pour autant, je ne veux pas céder à la langue de bois : c’est un vote sanction, par-delà la signification lourde du scrutin, l’approbation donnée aux équipes de gauche, qui s’est exprimé hier.
Nicolas Sarkozy et François Fillon sont, en réalité, en grave difficulté. Bien sûr, ils se targuent d’avoir évité le pire, ils minimisent l’échec, ils espèrent le rebond à Marseille et Toulouse, ils s’accrochent à la victoire d’Alain Juppé à Bordeaux comme à une bouée de sauvetage – c’est dire à quelles extrémités ils en sont réduits.
Mais ce résultat, qui manifeste une poussée nationale de la gauche – plus de 45 % aux municipales, 48 % aux cantonales, plus prometteuses encore – traduit l’impasse dans laquelle ils se sont enfermés. Il y a d’abord, en effet, un mécontentement, une colère qui se sont exprimés, non pas seulement comme on l’a dit contre le style particulier du Président, mais contre une politique à la fois mal conduite, sans ligne directrice claire, injuste – la révolte contre le paquet fiscal, les franchises, est forte, le mensonge sur le pouvoir d’achat ne passe pas – et incroyablement inefficace – la croissance est faible et les perspectives ne sont guère riantes.
Que peuvent-ils faire ? « Persister dans les réformes », comme ils disent ? Sans doute : mais le problème est que ces réformes ne sont ni bonnes, ni équitables, qu’elles ne marchent pas ! Sacrifier à la rigueur ? Ils ne le feront que contraints et forcés, ils ne sont pas loin de l’être, mais le cycle économique ne s’y prête absolument pas.
Mais il y a aussi une impasse stratégique, c’est l’échec de l’UMP. Nicolas Sarkozy a réussi à soumettre la droite, toute la droite, à l’enfermer dans un parti unique, entièrement à sa dévotion. Mais ce faisant, il l’a aussi rétrécie. Car quelles alliances lui reste-t-il ? Le FN est appauvri financièrement et électoralement. Et le Modem, à force d’humiliation, ne se voit plus comme un partenaire pour l’UMP. C’est donc une droite recroquevillée sur elle-même, minoritaire, qui va affronter le second tour et diriger le pays pendant quatre ans. L’épreuve, pour tous, sera longue et dure.
Est-ce à dire que pour le PS tout est… rose ? Le Parti socialiste confirme qu’il compte en son sein un vivier formidable d’hommes et de femmes capables de gérer avec compétence, talent, dévouement, les collectivités locales : la plupart de nos maires sont réélus ou en voie de l’être, beaucoup de challengers sont en conquête. Nous devons néanmoins être conscients que ce résultat, même s’il est confirmé dimanche, n’est pas pour nous un chèque en blanc. Il nous restera à faire l’essentiel, travailler à un projet fort et crédible : si nous emportons aussi le second tour, nous serons mieux armés pour ce faire, ne nous en croyons surtout pas dispensés.
Ne nous cachons pas non plus que, pour nous aussi, la question stratégique se pose avec acuité, et qu’elle n’est pas facile à résoudre. Il faut en effet observer avec attention les scores de l’extrême gauche. Ils ne laissent pas présager l’émergence d’un « Linke » à la française, mais ne sont pas pour autant négligeables. Contrairement à d’autres au PS, comme Jean-Luc Mélenchon ou certains jours Julien Dray, je n’ai jamais cru et je ne crois pas à l’alliance avec la LCR ou LO : nous y perdrions beaucoup de notre identité, et de surcroît elle ne nous est pas indispensable. En revanche, son audience, la résistance du PC, la bonne tenue, dans l’ouest de la France des Verts, confirment que le PS doit rester ancré à gauche, dans une posture centrale, sociale-démocrate, et se mettre en situation de répondre aux aspirations des électeurs de toute la gauche.
Reste la question du Modem. Elle est, aujourd’hui, au cœur de toutes les conversations. On sait que, pour ma part, je l’aborde sans dogmatisme, que je souhaite arrimer ce parti dans l’espace des forces de progrès. Je ne crois pas pour autant qu’il faille, comme l’a fait Ségolène Royal, envisager l’alliance avec le Modem « partout ». Car le Modem, et d’abord son leader, François Bayrou, n’est pas sorti de son ambivalence. On sentait, à l’écouter hier appeler au rassemblement à Pau contre le « sectarisme » des « socialo-communistes », que sa mue n’est pas faite, même si dans le même temps Marielle de Sarnez penchait elle vers Bertrand Delanoë, socialiste… allié aux communistes. Comprenne qui pourra… En réalité, il faut avec le Modem à la fois engager un dialogue critique et exiger qu’il clarifie sa posture. Pas de précipitation, pas d’improvisation, donc.
En attendant, c’est le deuxième tour qu’il faut conduire avec sérieux. On a déjà vu, en effet, des corrections spectaculaires entre deux dimanches électoraux – la dernière en date lors des élections législatives de juin 2007. Alors, il faut poursuivre l’effort, convaincre, convaincre encore, rechercher plutôt l’amplification, que je crois d’autant plus possible que les réserves sont fortes à gauche, notamment dans les quartiers populaires. C’est ce que je vais, pour ma part, m’employer à faire.
Pierre MOSCOVICI
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